La nymphe et le vieil homme (partie 2)

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Dans l’obscurité grandissante de la nuit naissante, tel un poisson volant, une silhouette bondissait hors de l’eau pour y replonger aussitôt. Il était bien difficile de deviner ce dont il s’agissait. Certes, la taille correspondait à un dauphin, mais ceux-ci ne nageaient jamais si près de ces côtes de la mer Tyrrhénienne, comme s’ils se méfiait de quelque chose. Qui plus est, même si la queue s’apparentait clairement à celle d’un dauphin, on ne pouvait en dire de même de la tête. Il était impossible de reconnaître la forme significative de leur nez pointu dans cette silhouette. La tête semblait seulement recouverte d’une épaisse touffe d’algues ondulées. La créature nageait vite, tellement vite, comme si elle était pourchassée par la mort en personne. Mais elle ne regardait jamais en arrière, ne surveillant aucun poursuivant. Elle devait plutôt être animée par une profonde détermination. Elle finit par arriver au bord d’une île, plutôt vaste, abritant une belle et immense résidence étrangement très lumineuse. Celle ci se trouvait tout juste au bord de l’eau et ses abords étaient pavés de larges dalles de marbres.

Michael Reardon – Palace of Fine Arts

La créature arriva et, sortant à moitié de l’eau, posa ses deux membres supérieurs sur l’une des dalles de couleur identique à celle de l’écume qui les frappait. La nuit était bien entamée, la lune ne dévoilait que le quart de son visage, la visibilité était alors assez limité. Seule cette majestueuse résidence brillait au coeur de la pénombre, éclairée par une suite de bougies gigantesques habillant l’ensemble de ses contours. Chacune d’elles, contenues dans de larges cages dorées, pendaient entre les piliers en étant maintenues par d’épaisses chaînes en airain. Grâce à l’aide du vent qui fît osciller l’une de leurs flammes géantes, l’on pu deviner, l’espace d’un court instant, que la créature affichait un visage humain surmontée d’une chevelure grisonnante ondulée. Une épaisse barbe se laissait également deviner. Au-dessus de celle-ci, deux yeux profonds emplies de mélancolie apparurent brièvement. Dans ceux-ci transparaissait une personnalité éprouvée mais motivée, la personnalité d’un homme amoureux, celle de Glaucos, triton au titre de dieu marin et à la mine désespérément triste.

Runja

D’où il était, il pouvait voir, à quelques pieds devant lui, un long couloir, bordé de nombreuses colonnes sculptées aux hauteurs démesurées. Entre chacune d’elles, des dorures représentant divers animaux habillaient les murs. Tout au bout se dressait une porte également parée de multiples points d’or. Juste devant celle-ci, une ombre se profila. A la fois légère et vive, elle approchait par le couloir gauche attenant à la porte. Une autre se dévoila, semblant venir du couloir droit, celle-ci était plus lourde, plus lente et remplissait l’atmosphère d’une puissance royale. Arrivant toutes deux d’une direction opposée, Glaucos les regardait approcher avec crainte, ces choses allait-elle s’affronter ou s’en prendre à lui ? Elles avançaient, se rapprochant à chaque instant de la grande porte au centre de ces trois couloirs. Elles approchaient, prêtes à se dévoiler d’un moment à l’autre. Glaucos restait à la fois curieux et complètement tétanisé par ce qui pourrait se produire. Il remonta la tête, comme pour placer son attention au maximum mais les ombres s’arrêtèrent net. Les créatures étaient juste aux abords de la porte, cela ne faisaient aucun doute pour Glaucos mais impossible de deviner ce qu’elles étaient. Puis, les deux ombres se virent rattrapées par d’autres, plus ou moins identiques. Ces dernières arrivées, elles se remirent en marche. Sous la lumière des hauts chandeliers bordant le couloir, d’un blanc immaculé, un loup apparut. Derrière lui, une crinière touffue se dévoila, c’était un lion. S’ensuivit de chaque coté de la porte, arrivant d’un couloir et de l’autre, des lionnes, des loups gris et d’autres lions suivaient.                                                                                                                                                                                                      

 

La porte s’ouvrit, les animaux se divisèrent en deux groupes, libérant ainsi un passage face à la porte. Une ombre apparut, puis à mesure qu’elle avançait, Glaucos y distingua une silhouette humaine qui vint se placer au centre de toutes les bêtes. Drapée d’un vêtement ample, il ne pouvait déterminer s’il s’agissait d’un homme ou d’une femme. Il tenta de s’approcher en s’appuyant sur les dalles marbrées, mais il réussit seulement, en bougeant, à faire taper l’eau contre à éclabousser les rebords. Attirée par le clapotement, la silhouette tourna la tête en direction de Glaucos. Elle était encapuchonnée, ses yeux brillaient mais impossible d’en distinguer la couleur tout comme le reste de son visage, cette personne était bien trop loin. Il restait tout de même intrigué mais aussi intimidé par sa garde rapprochée. De toute façon, elle approchait, il attendait alors tout en se disant que si le danger se faisait sentir, sa seule échappatoire serait l’océan. Ses facultés de triton lui permettait de nager très vite. Il pourrait alors fuir à la vitesse de l’éclair. A peine avait-il eu le temps de penser ce plan de secours qu’en rouvrant les yeux, il la découvrit, là, juste devant lui.

Babak Fatholahi – Sleep

C’était comme si elle flottait dans les airs, à une ou deux paumes du sol. Elle s’était déplacé sans un bruit, à la vitesse d’une étoile filante. Elle s’était comme… Téléporté. Il était complètement tétanisé, d’une part, par cet exploit hors du commun, mais d’autre part, à cause d’une chose qui lui était inconnue. Après avoir repris ses esprits, il ne pouvait toujours pas bouger. Il était comme maintenu immobile par une force invisible. Toujours cachée dans son long manteau, l’étrange silhouette se mît au niveau du vieil homme. En pliant un genou, le tissu glissa lentement sur sa cuisse dévoilant ainsi une jambe d’un éclat surprenant. Il ne faisait aucun doute qu’il s’agissait d’une femme. La lune se reflétait sur celle-ci comme dans un miroir, elle était si lisse qu’elle semblait aussi douce que la soie. Il était tenté de la toucher pour s’en faire son propre avis, mais il releva les yeux. Sa capuche était tombé en arrière, il découvrit le visage parfait d’une très belle jeune fille. Ses cheveux noirs étaient soyeux et brillants.

witch of thorns by banished shadow

 

— Homme, Tu es ici chez moi, sur l’île d’Aea, sur mon île, que veux-tu ? Et que fais-tu là ? lui lança t-elle d’une voix autoritaire.

Euh.. vous êtes…

— Oui, je suis la maîtresse de cette vaste demeure, le coupa t-elle sèchement.

— Et bien, Madame, si je suis ici, c’est tout simplement pour obtenir votre aide, annonça t-il d’un ton intimidé.

— Mon aide ? Mais ai-je l’air d’une bonne fée dévouée à aider le premier venu qui débarque sur mon île ? s’exclama t-elle.

— Il est évident que non Madame.. mais je pourrais vous payer.

— Avec quoi cher ami ? L’argent ne m’intéresse guère.

— Je ne pensais pas à cette chose futile qu’est l’argent, non, par contre, les fonds marins regorgent de nombreuses richesses.

— Certainement, je n’en doute pas. Mais comment ferais tu pour aller les chercher ?

 

Glaucos se hissa alors sur le bord de la résidence. Là, la belle jeune fille aux cheveux de jais et aux yeux d’un noir profond lui découvrit cette fameuse queue de poisson. Son regard sur le vieil homme changea brusquement, et l’on pouvait presque y lire de l’admiration.

 

— Mais tu es un triton ?

— Oui Madame.

— J’espère que tu n’es pas venu pour me demander de te faire redevenir homme parce que c’est impossible.

— Non, loin de là ma Dame, je suis bien plus heureux depuis que j’ai cette apparence ainsi que les facultés qui vont avec. En fait, il me manque qu’une chose pour que mon bonheur soit parfait.

— Ah oui ? Et qu’est-ce donc ?

— Et bien.. c’est…

— Allons dis moi donc ! Lança t-elle sur un ton impatient.

— C’est simplement l’Amour d’une femme. Expliqua Glaucos d’une voix presque inaudible.

— Quoi ? Mais je ne suis pas une entremetteuse mon cher.

— Non justement, mais vous êtes une magicienne renommée.

— Et bien, c’est vrai, tu en sais des choses vieil homme. Mais il n’y a pas forcément besoin de magie pour trouver l’amour.

— Malheureusement, ma Dame, je ne pense pas avoir le choix avec cette demoiselle.

— Ah oui ? Et pourquoi donc ?

— Je suis tombé sous son charme, elle s’est ancré dans mon cœur et son image ne veut plus en sortir. Je suis éperdument et éternellement épris d’elle. Et je souhaiterais que cela devienne réciproque.

— Je vois, mais que possède t-elle pour te faire autant d’effet ?

— Elle ne possède rien, si ce n’est sa propre beauté.

— Et si une autre femme s’ouvrait à toi et qu’elle possédait bien plus de choses qu’il ne t’en faudrait pour vivre toute une vie, qu’en ferais tu ?

— Mon cœur est pris ma Dame, je viens de vous le dire. Vous êtes très en beauté, mais pour moi et mon cher coeur, je suis au regret de vous dire que vous ne pouvez atteindre le niveau de sa magnificence.

— Pardon ? s’exclama t-elle, outrée.

Ma dame, non, excusez moi, je me suis laisser emporter par l’amour aveugle qui m’anime, vous êtes d’une immense beauté et possédez certainement de grandes qualités, je ne voulais pas vous offenser ma Dame…

— Arrête donc avec tes “ma Dame”, ne reste pas ici, lança t-elle d’un ton ferme.

— Mais, mais ne m’en voulez pas, je…

— Je ne veux plus te voir, va-t’en ! coupa t-elle d’un ton des plus vindicatif.

— S’il vous plait, l’implora t-il, Dame Cir…

— Ne prononces pas mon nom, coupa t-elle encore une fois.

— J’ai besoin de vous, excusez-moi, je m’excuse vraiment du fond du cœur ! s’exclama t-il complètement désespéré.

— Va t-en ! lança t-elle vigoureusement.

Son cri fit fuir les oiseaux nichés dans les arbres alentours et résonna sur l’île en écho pendant un long instant. Un silence s’ensuivit puis…

— Si tu ne t’en va pas immédiatement, je lance mes lions et mes loups à ton cou. Ils sont bien plus vifs que toi, alors ne tarde pas à t’en ALLER ! Cria t-elle encore une fois.

La faune de toute l’île était tétanisée par les cris de colère de la sombre magicienne. Sentant qu’elle ne changerait pas d’avis, Glaucos se retourna, redescendit dans l’eau et disparut au loin en nageant lentement suivi par une sorte de petite luciole…

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